lundi 3 décembre 2012

De la prise d'otage au cinéma

Camera portée et violences contre menaces et suspens rétro : avec des fortunes diverses et des contextes différents, Operacion E et Argo revisitent le mécanisme de la prise d'otage et ce que l'on peux en faire au cinéma.

Avec une mise en scène discrète associés à des procédés déjà vus pour le premier et des fulgurances de mises en abymes pour le second, les deux films se dirigent vers un même but : exposer en quoi les grands mouvements politiques détruisent les individus et s'insinuent au coeur de leur vie la plus intime.

Operacion E, coproduction franco-hispano-colombienne, prends le point-de-vue risqué d'une famille, là où Argo, film américain, multiplie les individualités.
Forcement, la famille paysanne de la jungle colombienne nous est moins proches en tant que spectateurs occidentaux que les fonctionnaires de l'ambassade des Etats-Unies ou le sempiternel "jeune analyste de la CIA" campé par Ben Affleck lui-même (par ailleurs brillant réalisateur du film).

Et pourtant, Luis Tosar, acteur espagnol assez méconnu en France mérite le détour pour son rôle du paysan colombien José Crisanto, dépassé par les évènements dans Operacion E. Sorte de Roberto Benigni à la sud-américaine, les gimmicks répétitifs en moins, son personnage et sa description méritent à eux seuls la vision du film.
Affublé d'une barbe, d'une nuée de marmots et d'une épouse nymphette qui détonne (ou pas) dans cette description se voulant authentique, le personnage part lourdement pénalisé. Comme un pacte du réalisateur avec les spectateurs, les premières images du film lui sont consacrées. On suivra alors jusqu'au bout de personnage pourtant particulièrement antipathique.


Pleutre, malhonnête et mauvais beau parleur, ce dessinateur talentueux, esclavagisé dans la culture de Coca par l'avancée des FARC se verra remettre un bébé à protéger par ses derniers. Il n'aura alors de cesse de jouer sur tout les tableaux pour éviter la paupérisation menaçant sa famille. Explorant (et nous révélant par la même occasion), la désorganisation du pays, les conflits internes au sein même des FARC, l'influence mafieuse ainsi que la solitude des paysans.
De guerre lasse, il confiera le bébé à l'hopital public qui en plus de le soigner, le gardera à l'assistance publique. Le dernier tiers du film le voit perdre famille, maison et travail alors qu'il est sommé par les FARC de retrouver le bébé. Le personnage se révèle alors déchirant, coincé dans des mécanismes kafkaïens qui se referment autour de lui.

Outre le jeu très travaillé de Luis Tosar, la lumière évolutive de Yosu Inchaustegui sur la jungle puis la capitale colombienne donne vraiment une impression de voyage en terres lointaines et inconnues (même pour ceux y ayant déjà été).

En opposition à ce film frontal, entièrement au premier degré de la lutte de son héros sorti presque sans publicité à l'exception de la projection fixe de son affiche 20" à l'écran trois semaines avant sa sortie, se trouve le très médiatique Argo, sorti le mois dernier, à grands renforts de placards publicitaires.

Le film de Ben Affleck n'est cependant pas un film "mainstream" comme les autres. "Machine à gagner des oscars (...) mais plus que ça"(dixit Jacky Goldberg dans les Inrocks), le film de la célèbre belle gueule hollywoodienne confirme sa maturité par une belle parabole sur le cinéma qui parcourt son film.
Les américains de l'ambassade et les agents secrets sont les gentils, mais pas que, là où les iraniens sont de vilains barbus, mais pas seulement.
En 5' de séquence introductive matinée d'images d'archives, Ben Affleck parvient à nous faire comprendre la complexité de l'histoire de l'Iran des cinquantes dernières années là où Marjane Satrapi dans Persépolis ne nous en faisait conserver que l'impact humain (ô combien important) mais moins les faits.


Cette compréhension nous permet d'entériner, voir de partager la haine des iraniens de l'époque envers les américains en expliquant leurs comportements au regard de la situation.
La libération des otages de l'ambassade américaine de 1979 était déjà une histoire de cinéma en elle-même (utiliser le prétexte du tournage d'un faux film pour évacuer de vrais otages) et à part quelques libertés avec l'histoire (dixit un des otages libérés), le film se veut rigoureux et même amoureux dans sa reconstitution, non sans rappeler la nostalgie à l'oeuvre dans Super 8 de J. J. Abrams.
Outre des personnages bien campés et marquant l'imaginaire (en tête, John Goodman et Alan Arkin en happy-few hollywoodiens attachants), et un suspens ne reculant devant rien (même le ridicule), le film de Ben Affleck se clot par une scène magistrale montrant que le récit, l'histoire, véhiculés par les rêves de cinéma  a le pouvoir de rassembler des gens que tout oppose aussi sûrement qu'il permet aux personnes de se dépasser.

Voici donc deux films qui montrent, chacun à sa manière, que même dans un contexte impossible, on peux surmonter la mort, deux films salutaires pour une fin d'année 2012 bien mouvementée.

Une interview de Ben Affleck au sujet d'Argo :
http://www.lyricis.fr/cinema-serie-tv/argo-un-interview-de-ben-affleck-et-4-extraits-en-vost-74885/