vendredi 20 septembre 2013

Concert : Quelques maux sur Mylène

Que l'on souhaite spontanément la tutoyer, se l'approprier, la choyer dans son panthéon personnel n'est pas une surprise. Pour sûr, Mylène Farmer, chanteuse éternellement adolescente a conçu un univers qui se prête bien au fantasme, au transfert psychologique et à la glose sans fin. Mais que trouver dans son dernier concert ?

Comme pour beaucoup, Mylène Farmer est pour moi le souvenir d'un 45 tours de "Sans contrefaçon" qui craque, des clips cryptiques dont les versions longues s'échangent en VHS neigeuses.
C'est aussi des apparitions télévisuelles d'une figure ordinaire échappée d'un quotidien trop morne et transfigurée par Jean-Paul Gaultier ou Thierry Mugler en égérie inaccessible. Fait rare la rendant encore plus proche, tout est toujours en français dans le texte et non issue d'une lointaine mythologie américaine ("California", objet filmique sexy d'Abel Ferrara...)

Mylène, pour de vrai

Et elle est là, à Bercy, pour un nombre impressionnant de dates à guichets fermés, du haut de ses 51 ans bondissants, faisant la une du Parisien en exemple à ne pas suivre des concerts trop chers. J'y entre avec curiosité, comme on entre dans un monastère. Autour de moi, peu de jeunes gens (ou alors des fils et filles de famille). L'ambiance promet d'être feutrée. Corollaire inique de la hausse des prix des billets, les concerts de musique populaire récupèrent l'ambiance polie de l'opéra : à peine quelques cris entre les morceaux et des gens qui s'apostrophent pour conserver leur vision assise ou quand la lumière du portable les dérange plus que le feu des projecteurs sur scène...

L'ouverture du concert parle à mon âme d'amoureux de la SF. Hans Zimmer et la partition du film de Christopher Nolan, "Inception" résonnent dans Bercy. Fumée. Puis soudain, la lumière s'éteint. La base lunaire de "2001, l'odyssée de l'espace" se prolonge avec les coursives du Nostromo dans "Alien, le 8è passager". Derrière un rideau à LED du plus bel effet, l'écran fait bien 20m. C'est déjà vu, et à la limite de l'indigeste, mais le résultat est efficace.


Arrive l'égérie, la muse, la compagne des soirées de collège solitaires : Mylène, tout au bout de sa coursive High-tech, qui entame sa première chanson "A force de..." tirée de son dernier album "Monkey me", sorti en 2012. Et l'indigestion commence...

Pourvu qu'elle soit douce

Fierté de ses fans, il n'y a pas de play-back. Mais la voix de Mylène Farmer n'a que deux registres, un aigu majestueux mais usant et un, plus bas, qui, dans ces circonstances de public inter-générationnel en particulier, fait immanquablement penser à...Dorothée. Les musiciens ne sont pas visibles, ce qui laisse planer le doute du karaoke (Mylène Farmer est par ailleurs la première interprète de ma vie que je vois utiliser un prompteur sur scène pour les paroles de ses propres chansons).


Dès le deuxième morceau, le doute est dissipé et un véritable orchestre reproduisant fidèlement le son caractéristique des albums de Mylène Farmer fait son apparition dans le fond de la scène éclairé par une lumière distillée par d'imposantes plate-formes triangulaires à LED rouges articulées depuis le plafond (ère spatiale toujours).
Plusieurs idées et émotions traversent le concert, comme un duo virtuel avec Moby, un réel avec Gary Jules (connu pour sa voix et sa majestueuse reprise d'un tube de Tear for Fears, "Mad World"), une séquence de chant à l'unisson de "Maman a tort" pour les 15000 spectateurs de Bercy, du Kempo japonais avec "Sans contrefaçons", des robots danseurs Citroën, des lasers, des larmes et un peu moins de deux heures de spectacle millimétrés.





Tentative de décryptage d'un phénomène

Les larmes appellent à la face cachée de la chanteuse : l'actorat. Mylène Farmer la flamboyante, la baroque est l'autre versant de Mylène Gautier (Farmer n'est pas un hommage au célèbre écrivain de SF, mais à l'actrice Frances Farmer et à son destin tragique). C'est le rôle d'une vie d'une fille timide et douée qui n'est jamais devenue comédienne. On devine également la création de son homme de l'ombre, le très discret auteur, compositeur, ancien amant à la ville et à l'écran, Laurent Boutonnat.
Autant dans la sincérité que dans la fabrication d'une fascination, dans l'établissement de concepts que dans leur déconstruction, l'univers décrit et défendu par les fans tient de la diégèse (le monde interne) d'un film.
Comme les "créations bédéesques" de François Schuiten et Benoit Peeters, il déborde facilement mais discrètement dans la réalité.

Seulement voilà,  un constat apparaît sans contrefaçon quand on assiste au "live". Chez Mylène Farmer, l'amateurisme côtoie le génie. Et le talent appliqué à un domaine restreint semble provoquer chez elle une forme de perfectionnement de son art qui va de paire avec une cyclothymie empêchant tout renouvellement profond. Le silence, l’inaccessibilité de Mylène Farmer créait une alchimie magique avec les difficultés d'accès aux médias qui avaient encore cours il y a 20 ans. De nos jours, on imagine plus la chanteuse isolée sur son île, une île peuplée.

Conservation de belles recettes donc et léger amateurisme survivant à une attention maniaque aux détails, le "monde de Mylène Farmer" fait toujours recette. Son public s'identifie sans mal à cette figure désormais tutélaire et toujours unique dans le paysage musical français que représente l'artiste.

Les années 1960 et 1970 ont connues des égéries accidentelles comme Sylvie Vartan ou Brigitte Bardot, les années 1980 et 1990, Catherine Ringer et Mylène Farmer. A quand la suite ?