mercredi 9 octobre 2013

Ce qui restera d’Adèle

Des plages de la Croisette aux interviews-vérités en passant par les polémiques syndicales, Abdellatif Kechiche et son film La vie d’Adèle : chapitre 1 & 2 auront eu droit à toutes les étapes de la sacralisation et de la désacralisation. Tentative de retour au film lui-même.

Voir les films en Festival est un privilège rare. Il y a d’un côté les “pompes et circonstances”, non pas d’Othello ou d’Elgar, mais celle des Festivals de cinéma. Et d’un autre côté, moins souvent évoqué, il y a surtout la possibilité unique de voir les films comme des objets neufs, détachés de toutes polémiques ou commentaires. On peut même sentir la hâte des réalisateurs, parfois prestigieux, envoyant fébrilement une copie de leurs films afin de connaître leur sélection.

Pour La vie d’Adèle : chapitre 1 & 2 d’Abdellatif Kechiche, jamais un tel privilège ne se sera autant fait sentir. Reprenons les données un peu « brutes » du film : 3h, deux actrices dont une jeune première, une flopée de seconds rôles marquants, une utilisation du découpage et du gros plan très efficace, une musique variée et contemporaine.
L'Adèle (Adèle Exarchopoulos) d'Abdellatif Kechiche remplace la Clémentine de la BD de Julie Maroh. (Image : www.letemps.ch)
Contemporain, le mot est lâché. Peut-être un des principaux soucis du film de Kechiche pour accéder au statut immaculé de chef-d’œuvre. Car, s’il est question d’amour lesbien dans La Vie d’Adèle, c’est sûrement plus pour des raisons de cinéma que pour des raisons sociales. Mais il en est question, car c’est actuel, contemporain. Hasard des calendriers, le film reçoit sa Palme le jour de la plus grande manifestation pour le mariage Gay en France. Autre hasard plus macabre, il sort le lendemain de l’annonce du décès d’un homme qui a passé une partie de sa vie à lier cinéma et théâtre : Patrice Chéreau.

Et du théâtre, il y en a, dans le cinéma d’Abdellatif Kechiche. Un amour de la langue française s’exprime tout au long de ses films, comme un amour des comédiens et des comédiennes (il fut lui-même brièvement acteur) avec qui il a partagé sa Palme d’or.

Il est pourtant question dans La vie d’Adèle : chapitre 1 & 2, de question bien moins contemporaines qu’il n’y paraît : la place de l’art dans la sphère publique, mais surtout privée, la violence de l’amour, la difficulté à trouver ses marques et à faire vivre son désir sans se détruire.

Toutes ces questions, Kechiche les pose et y répond en partie, par un jeu complexe d’influences entre ses personnages, mais aussi du réalisateur sur ses spectateurs.

Réussite et déconfiture

Le film se veut cru, difficile, tout en gros plans sublimés par la caméra du chef-opérateur Sofian El-Fani (lire sa passionnante interview dans Les Cahiers du Cinéma n°693), qui isole jusqu’à l’asphyxie ses deux personnages principaux. Adèle (Adèle Exarchopoulos), jeune lycéenne se retrouve plus intéressée par les filles que par les garçons. Elle rencontre Emma (Léa Seydoux), de peu son ainée, artiste peintre dont elle tombe amoureuse. Le film montre la réalisation de cet amour, des premiers émois à l’installation du couple. Puis, à mesure que la réussite professionnelle sourit aux deux jeunes femmes chacune à leur manière, la lente mais sure déconfiture de leur couple.

Il serait simpliste de dire que le film passe vite, mais son rythme est précis et il se regarde, pour ainsi dire « au chronomètre », donnant justement une très nette dimension de « tragédie en trois actes ». La première partie est très rapide, montre l’adolescence. La fameuse scène érotique partout commentée dure une douzaine de minutes, mais découpée en trois parties de quatre minutes, séparée par des intervalles de dix minutes. Tant et si bien que le sexe se distille et contamine les scènes qui lui sont juxtaposées. LA scène semble durer bien plus longtemps.

Elle révèle aussi une vision toute hétérosexuelle de l’amour saphique, là où il était tentant de voir un film transcendant les limites du sexe par son propos et les limites d’identité par la double ascendance franco-tunisienne de son réalisateur.
Le bleu, couleur des cheveux d'Emma, le personnage transposé de la BD à l'écran, seul présent sur l'affiche américaine du film. (Photo : http://www.nrblog.fr )
Reste un film fort par son propos et la présence de ses personnages, beau visuellement et d’une actualité brulante. Sera-t’il toujours aussi bon dans 10 ans ? La Faute à Voltaire (2000) ou L’esquive (2004) ont plutôt bien vieilli.

L’hypothétique réalisation des chapitres 3 & 4 de La vie d’Adèle risque de se faire malheureusement attendre.
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